Automatisation et IA, un sujet omniprésent mais encore mal maîtrisé
L’automatisation est sur toutes les lèvres dans le monde juridique. Pourtant, dans la réalité des cabinets d’avocats, elle reste encore peu utilisée ou mal exploitée.
C’est ce constat que nous avons exploré avec trois invités au cœur de ces enjeux : Clément Bernard, fondateur de Liberall Conseil, le cabinet de conseil dédié aux professions réglementées, Pierre-Louis Roquet, avocat au barreau de Lyon, et Jimmy Hababou, avocat en droit de la distribution à paris.
Un échange concret et pragmatique pour comprendre comment l’automatisation peut devenir un véritable levier de temps, de qualité et de relation client, aussi bien pour les petites structures que pour les cabinets plus établis.
Automatiser intelligemment son cabinet d’avocats
Dans de nombreux cabinets, notamment indépendants ou de taille intermédiaire, l’automatisation est soit absente, soit mal pensée. Elle est souvent abordée comme une suite d’outils à brancher, sans réflexion globale sur l’organisation réelle du cabinet.
À travers leurs retours d’expérience très concrets, Pierre, Clément et Jimmy proposent une vision pragmatique et opérationnelle de l’automatisation. Non pas comme une finalité, mais comme un levier stratégique au service du temps, de la qualité et de la relation client.
Automatiser quoi ? Le mauvais réflexe des cabinets
Premier enseignement fort du podcast :
« Les cabinets n’automatisent pas assez… ou automatisent mal. »
L’erreur la plus fréquente consiste à automatiser des tâches isolées, sans vision d’ensemble. Or, la bonne question n’est pas :
« Quelle tâche automatiser ? »
mais bien
« Quel process repenser ? »
La méthode recommandée
- Identifier les tâches chronophages
- Repérer celles qui sont répétitives et à faible valeur ajoutée
- Écouter les équipes, là où il y a des irritants, il y a souvent un potentiel d’automatisation
Exemples typiques :
- Le classement des emails
- La gestion des pièces
- La prise de rendez-vous
- La rédaction de documents standards
Deux questions doivent systématiquement guider la réflexion :
- Cette tâche est-elle à risque, erreur humaine, oubli, coquille ?
- Est-elle récurrente et faible en termes de valeur juridique ?
L’automatisation comme moyen, pas comme finalité
Un point clé revient tout au long de l’épisode. L’automatisation n’est qu’un moyen. La finalité est ailleurs.
- Faire gagner du temps aux dirigeants
- Augmenter la productivité des équipes
- Sécuriser les dossiers
- Améliorer la qualité du service rendu au client
Pour y parvenir, il est indispensable de comprendre en profondeur la manière dont les cabinets fonctionnent réellement, au quotidien, et non sur le papier.
Trois automatisations qui changent réellement la donne
Contrairement aux idées reçues, il ne s’agit pas de solutions futuristes réservées aux grands cabinets. Pierre et Jimmy partagent trois automatisations ayant eu un impact immédiat et mesurable dans des structures indépendantes.
1. Le rangement automatique des emails
Un gain de temps considérable sur une tâche courte, mais répétée des dizaines de fois par jour.
2. Une secrétaire juridique dopée à l’IA via WhatsApp
Capable de :
- Rédiger des réponses simples
- Fixer des rendez-vous
- Trier et classer les emails
3. L’extraction automatique des pièces
Toutes les pièces sont automatiquement récupérées et classées dans un drive, sans intervention manuelle.
Un point essentiel ressort clairement. Ces automatisations ne fonctionnent que si les bons outils sont choisis et correctement intégrés aux usages réels du cabinet.
Des gains de temps très concrets
Du côté de Pierre-Louis Roquet
En contentieux, il est aujourd’hui capable de constituer un dossier complet en une journée grâce à l’automatisation.
En conseil, il utilise Gemini pour la prise de notes et l’aide à la structuration de ses analyses.
Résultat :
- Plus de sécurité
- Moins d’erreurs
- Une meilleure qualité globale des dossiers
Du côté de Jimmy Hababou
- Préférence marquée pour les IA juridiques spécialisées plutôt que les IA généralistes lorsqu’il s’agit de droit pur
- Utilisation de l’IA pour déterminer et challenger sa stratégie juridique
Un point clé soulevé par Jimmy :
« Un fossé est en train de se créer entre les avocats qui utilisent l’IA et ceux qui ne l’utilisent pas. »
Avec l’IA, certains cabinets peuvent traiter jusqu’à trois fois plus de dossiers.
Sécurité, fiabilité et esprit critique
Contrairement à une vision naïve de l’IA, Pierre et Jimmy insistent sur un point fondamental. L’IA doit être cadrée.
Dans leurs prompts, ils intègrent systématiquement :
- Des mesures de sécurité
- Une logique de vérification humaine
L’IA devient alors un outil d’aide, un contradicteur intelligent, jamais un décideur autonome.
Trois fois plus de dossiers ou trois fois plus de temps ?
Une question centrale traverse l’épisode :
« Si l’IA permet de traiter trois fois plus de dossiers, que fait-on de ce temps gagné ? »
Pour Pierre
Le temps est réinvesti dans :
- La relation client
- La qualité et la sécurité des dossiers
Moins de coquilles, des clients plus satisfaits, et davantage de recommandations.
Pour Jimmy
Le temps gagné est utilisé pour :
- La communication
- Le développement du cabinet
- La formation continue aux outils
Jimmy a fait le choix de se former intensivement pour devenir un meilleur avocat grâce à l’IA, et non malgré elle.
Construire une structure durable et pragmatique
Créer un cabinet aujourd’hui impose une réflexion structurelle. Un problème classique est d’ailleurs souligné.
Un avocat qui part, part souvent avec ses clients.
D’où l’importance d’investir dans :
- La structuration
- L’automatisation
- La fidélisation des équipes
Un cabinet bien structuré, avec des salariés engagés, offre davantage d’opportunités de développement interne.
Les intervenants se montrent en revanche lucides sur les initiatives institutionnelles :
- Peu d’attentes vis-à-vis du barreau
- Peu d’outils « maison » réellement performants
- Nécessité d’acheter des solutions existantes, même si elles ne sont pas françaises
Quel avenir pour le marché juridique et la legaltech ?
Jimmy anticipe une évolution marquée par une concurrence croissante entre :
- Les éditeurs juridiques, forts en contenu mais faibles en technologie
- Les éditeurs logiciels et legaltechs, forts en technologie mais faibles en connaissance métier
Une cannibalisation du marché semble inévitable, avec à terme :
- Des rachats
- Des rapprochements
- Une nécessité de penser à l’échelle européenne
Pierre plaide, lui, pour une logique de partenariat :
- Des cabinets spécialisés
- De niche
- Ayant cartographié et automatisé leurs process
Ce seront ceux qui performeront demain.
Vers des cabinets agentiques
La vision partagée par Pierre, Jimmy et Clément Bernard est claire. L’avenir appartient aux cabinets capables de devenir agentiques.
Des structures :
- Organisées
- Automatisées intelligemment
- Capables de transmettre leurs savoirs
C’est aussi pour cela qu’ils développent des formations, avec un objectif simple. Partager, transmettre et élever collectivement le niveau de la profession.